performatif
Par Hilaire Bohui, Université Félix Houphouët-Boigny Abidjan (Côte d’Ivoire)
Présentation
La contribution se propose de revisiter de manière expéditive (par souci de respect de l’exigence de la sobriété imposée aux contributeurs) la rupture qu’opère John Austin avec sa théorie des actes de langage (1). Elle exploite ensuite le cas de l’énoncé performatif comme « modèle » d’acte de langage (2).
1- Cadre théorique des « actes de langage » et ses enjeux
La théorie des actes de langage revêt au moins trois (03) enjeux qui correspondent à autant de niveaux de rupture avec l’approche structurale de la langue selon Saussure. Rupture épistémologique d’abord ; rupture conceptuelle ensuite ; rupture « technique »/opérationnelle enfin.
1-1 Rupture épistémologique
En substituant à la conception dominante de « l’illusion représentative » de la langue celle d’une modalité de l’agir, la théorie des actes de langage consacre une rupture épistémologique. Cela veut dire que le langage s’émancipe de sa fonction baptismale où il semblait avoir été confiné jusque-là, et par laquelle il décrit (nomme) l’existant pour servir également de « vecteur d’action » (G.E Sarfati), c’est-à-dire servir à (faire) agir sur le monde.
1-2 Rupture conceptuelle
Cette rupture fondatrice va de pair avec une modification conceptuelle. Celle-ci tient au fait de la « concurrence » rude que livre désormais la perception discursive du fait de langue à l’approche codique (donc du mot et/ou de la phrase) alors dominante. L’approche discursive sort ainsi de la logique du systématisme outrancier plombant le potentiel de rendement énonciatif et socio-pragmatique de « la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation » (E. Benveniste, 1974 : 80), c’est-à-dire en définitive, de son usage social.
1-3 Rupture opérationnelle
Enfin, la rupture est d’ordre opérationnel ou technique au sens où la fonction du langage est dorénavant envisagée comme résolument tournée vers la réalisation d’actions : le langage se libère du piège du représentationnel pour le transformationnel en tant qu’il agit (sur le monde) et permet de faire agir les hommes les uns avec les autres et les uns sur les autres. Ci-après une petite illustration à travers l’énoncé performatif.
2. L’énoncé performatif comme « modèle » des actes de langage
L’énonciation performative célèbre la dimension actionnelle de la parole, « c’est-à-dire celle qui nous permet de faire quelque chose par la parole elle-même » selon Austin (1970 : 19). De tous les actes réalisés par le langage, le « performatif » est sans aucun doute l’acte de langage le plus abouti, celui qui traduit le mieux la fonction instrumentale réorientée du langage. D’un point de vue pragmatique, le statut de « modèle achevé » d’acte de langage de l’énoncé performatif lui vient sans doute en grande partie de son caractère instantané.
2-1. L’instantanéité comme condition d’opérativité du performatif
En effet, l’instantanéité est la caractéristique intrinsèque de l’énoncé performatif, car elle fait coïncider la réalisation du contenu dudit énoncé à l’énonciation de celui-ci. Autrement dit, l’acte potentiel que subsume l’énoncé devient effectif au moment même où l’énoncé qui le contient est proféré. Il s’établit ainsi une sorte de contrat social entre « Je » et le tiers partenaire à la communication. Soit les énoncés ci-après :
(1) Je te promets de protéger désormais ton image en toute circonstance.
(2) Je jure que je ne te mentirai plus jamais.
Au moment même où « Je » s’engage auprès de « te » à veiller à la préservation de l’image de celui-ci, l’engagement ainsi pris court, si bien que cet engagement pourra lui être opposable dès la fin de l’échange communicatif. Il en va de même pour (2) où « Je » se tient dans les liens du serment fait à « te » de ne plus lui mentir. Pour autant, peut-on dire que l’instantanéité soit une condition suffisante de la performativité ?
2-2 Autres conditions d’opérativité
Certes, l’instantanéité est une condition déterminante d’un strict point de vue linguistique, en raison de l’instruction sémantique du verbe qui enclenche la mécanique intrinsèque du processus d’engagement, qu’il s’agisse d’une promesse ou d’un serment, comme dans les énoncés (1) et (2) supra.
Toutefois, cette condition à elle seule ne suffit pas. En effet, pour que la valeur prédictive de l’instruction sémantique se réalise effectivement, l’instantanéité ne peut se passer de l’auto-implication et du sens de responsabilité de l’instance qui, s’énonçant comme « Je », scelle justement le contrat social qui lui sera opposable.
Aussi, la présence d’un tiers (individuel ou collectif) est-elle indispensable à l’authentification dudit contrat. Austin (1970 : 49) note d’ailleurs explicitement au nombre des conditions de l’énonciation performative la présence nécessaire du tiers partenaire dont la reconnaissance, dans bien des cas, fonctionne comme élément de validation du caractère performatif de l’énoncé.
La co-présence réelle ou présumée d’un « Je » responsable et conscient du caractère coercitif du contrat, et d’un « tu », tous deux liés par ailleurs par / dans le présent actuel de l’échange communicatif, est une condition à la fois propitiatoire et potentiellement exécutoire du contrat. Il tombe ainsi sous le sens que la procuration ne peut compter au nombre des conditions de la performativité. Soit les énoncés (3) et (4) :
(3) Elle a dit : « Je jure de mettre fin à mes médisances gratuites »
(4) Elle jure de mettre fin à ses médisances gratuites.
Bien que nous ayons affaire à deux variantes de discours rapporté en (3) et (4), les deux n’ont pas du tout le même « statut » dans leur rapport aux conditions d’opérativité de la performativité. En effet, si (3) relève du performatif, (4) n’est pas un énoncé performatif, car la responsabilité directe du sujet « Elle » dans l’engagement qu’on lui prête peut être sujette à débat. Mieux, « Elle » peut même nier avoir jamais pris un quelconque engagement. C’est qu’en (4), le niveau de distanciation en termes d’assomption de la responsabilité du dire est élevé à un tel point que l’engagement s’en trouve littéralement comme expurgé de sa dimension contractuelle. Le « Je » qui jure est plus lié par sa propre parole que ne l’est le même « Je » lorsque sa parole est rapportée par un tiers au moyen de la transformation indicielle en « Elle ».
En guise de conclusion
La condition linguistique seule ne suffit pas toujours à la réalisation du contenu de l’énoncé performatif. Souvent, elle doit être cumulativement associée à des conditions d’ordre déontique, institutionnel et circonstanciel. La condition d’ordre déontique fait assumer le contenu du propos à son auteur en tant que sujet conscient énonçant. La condition d’ordre institutionnel tient à la légitimité sociale de celui qui accomplit l’acte : il doit être habilité à le faire. C’est le cas avec des verbes comme baptiser, nommer, etc. Enfin, la condition d’ordre circonstanciel a trait au caractère public et solennel de l’acte qui confère à celui-ci sa validité pragmatique. Toutes, elles participent de la nécessaire convention qui encadre l’énonciation performative. Sarfati (2000 :211) dira dans ce sens que « la qualité performative n’est […] pas une propriété lexicale intrinsèque, mais une propriété potentielle dépendante des conditions de discours ».
Eléments de bibliographie
Austin John Langshaw. Quand dire c’est faire, Editions du Seuil, Paris, 1970
Benveniste Emile. Problèmes de linguistique générale, Vol 2, Editions Gallimard, Paris, 1974
Kerbrat-Orecchioni Catherine. L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Editions Armad Colin, Paris 1980
Paveau Marie-Anne. Les grandes théories de la linguistique. De la grammaire comparée à la linguistique, Editions Armand Colin, Paris, 2003
Sarfati George-Elias. Précis de Pragmatique, Editions Nathan / VUEF, Paris, 2002

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